Faut-il sortir du nucléaire ? #2

« La décision se prend maintenant »,
Thierry Salomon président de l’association négaWatt

(©gregorfischer.photography/Flickr/cc)

L’association négaWatt l’affirme, la sortie définitive du nucléaire est non seulement souhaitable mais possible. Elle ne doit pour autant pas être considérée comme un but en soi. Son président Thierry Salomon nous explique pourquoi.

Créée en 2001 et dirigée par une vingtaine d’experts du secteur de l’énergie, l’association négaWatt défend un scénario de transition énergétique globale qui permettrait de diviser par seize nos émissions de CO2 d’origine énergétique et d’éliminer presque totalement notre dépendance aux énergies fossiles d’ici à 2050 et au nucléaire d’ici à 2033.

Création d’une Haute autorité indépendante de la transition énergétique, instauration d’une contribution environnementale équitable, décentralisation de la gouvernance énergétique à l’échelle des communes, rénovation massive des logements français, lutte contre la précarité énergétique… Voici quelques-unes des dix propositions concrètes qui sont développées dans Le Manifeste négaWatt, paru en janvier 2012, aux éditions Actes Sud.

La démarche de l’association se résume en trois mots : sobriété, efficacité et renouvelables. D’après elle, il est possible de consommer moins d’énergie et de garder le même confort. Il suffit de consommer mieux (sobriété), notamment en repensant nos usages énergétiques et en limitant nos gaspillages (chauffage, électricité, transports…). Cela passe par l’optimisation des équipements (efficacité), comme l’amélioration de l’isolation des bâtiments, mais aussi par une amélioration de la chaîne de production énergétique, en limitant les fuites ou les pertes. Les nombreuses énergies renouvelables, moins polluantes, moins risquées et à l’approvisionnement illimité, représentent dès lors, selon négaWatt, la solution la plus durable, écologique et responsable pour répondre à cette demande rééquilibrée.

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Thierry Salomon, président de négaWatt et ingénieur énergéticien, a répondu à nos questions sur ce scénario ainsi que son positionnement dans le débat sur la sortie du nucléaire dans le contexte de la campagne présidentielle.

Vous défendez une transition énergétique globale qui prévoit une sortie du nucléaire d’ici à 2033. Pourquoi est-il nécessaire de renoncer, entre autres choses, au nucléaire ?
On a affaire à une énergie qui a une qualité, ses faibles émissions de CO2. Sur les autres critères d’appréciation qui sont ceux de la ressource, de la prolifération, des risques pris, de la gestion des centrales, le nucléaire a en revanche de très nombreux défauts rédhibitoires. Par exemple, les déchets radioactifs : on ne sait pas les traiter et les transformer alors qu’il faudra les gérer pendant plusieurs dizaines de milliers d’années. Le nucléaire, dans sa forme actuelle, n’est pas une technologie compatible avec un authentique développement soutenable. On fait également le constat que le risque est faible mais qu’il existe, comme nous l’a rappelé Fukushima. On nous parle d’indépendance énergétique, or nous sommes dépendants de l’extraction du minerai initial au Niger, en Australie ou au Canada [le nucléaire est produit à base d’uranium]. À partir de là, il n’y a pratiquement plus de bénéfice à la poursuite du nucléaire. Réfléchissons donc à un scénario énergétique global en regardant quelles sont les énergies à notre disposition, leurs avantages, leurs inconvénients, et en même temps quels sont nos besoins. 90% du débat se porte encore sur la production alors qu’il faudrait qu’on accorde autant d’attention à la sobriété et à l’efficacité énergétique, c’est-à-dire à la demande, qu’à l’offre d’énergie.

Vous insistez justement sur la nécessité de repenser notre système énergétique en fonction de nos usages et de nos besoins…
Les gaspillages sont partout. On croit que consommer plus d’énergie c’est être plus heureux et avoir une société florissante. Ce n’est pas parce qu’on consomme plus qu’on est dans la bonne voie. Cela peut même être tout-à-fait l’inverse. Prenons l’exemple d’un logement mal isolé. Les habitants ont froid l’hiver, augmentent le chauffage, consomment beaucoup d’énergie. Dès lors que vous engagez une importante rénovation énergétique du logement, vous obtenez une meilleure stabilisation de la température de l’air et des parois, un confort qui est assuré même à une température un peu plus basse, et surtout une moindre consommation d’énergie.

Votre scénario de transition énergétique propose de remplacer d’ici à 2050 les énergies fossiles (pétrole, gaz) et fissiles (uranium) par les énergies renouvelables. Quels sont les principaux atouts de ces énergies ?
Premièrement, la France en est extrêmement bien dotée. Elle les a toutes et les ressources ne manquent pas, contrairement à l’uranium, le pétrole ou le gaz dont l’importation nous coûte chaque année plus de 60 milliards d’euros. Ensuite, il existe deux types d’énergies renouvelables. Celles qui sont variables comme le solaire et l’éolien (énergies dites de flux) et celles qui peuvent s’apparenter à des énergies de stock, notamment la biomasse, qui se reconstituent rapidement. Les énergies fossiles, elles, mettent des millions d’années à se former, plus de 100 millions d’années pour le pétrole.

Que répondez-vous à ceux qui considèrent ce programme comme irréalisable à l’échelle de la France ?
On répond qu’ils se trompent. A partir du moment où on mène une politique de sobriété et d’efficacité énergétique qui permet de stabiliser et diminuer notre consommation pour des services et des usages identiques ou proches de ceux d’aujourd’hui, les énergies renouvelables peuvent prendre le relais. La ressource est là, les techniques sont là. Derrière ces critiques, il y a la problématique des coûts. S’agit-il uniquement d’un coût de production (entretien, maintenance, etc.) ou aussi d’un investissement ? Si on part sur des énergies fortement créatrices d’emploi, cela diminuera le chômage. Si on rénove des habitations, les gens vont retrouver du pouvoir d’achat au lieu d’être étranglés par des factures énergétiques très élevées.

Avez-vous évalué le coût global de la transition énergétique que vous défendez ?
Nous comptons le faire mais nous ne voulons pas entrer dans une bataille de chiffres. La vraie question est de regarder l’ensemble des bénéfices et difficultés. Concernant la sortie du nucléaire, nous sommes stupéfaits d’entendre des chiffres tout-à-fait biaisés, destinés à faire peur. On ne dit rien des chiffres liés au maintien du nucléaire, qui aura un coût très important, dans la mesure où on doit engager une remise à niveau de nos 58 réacteurs et que l’ensemble du parc a en moyenne plus de 25 ans d’âge. Ce ne sont pas les dépenses d’aujourd’hui qui importent mais bien celles de demain. Par ailleurs, si on prenait en compte le coût de l’assurance, il n’y aurait plus de nucléaire demain. En France, les centrales sont assurées à un certain plafond. Pour le reste, c’est à l’État de se débrouiller. A l’inverse, un promoteur de parc éolien est obligé, avant la moindre rentrée d’argent, de cautionner le coût du démantèlement de son installation. D’un côté, il y a une grande opacité et une règle du jeu différente et de l’autre, c’est clair avec des obligations très importantes.

En 2006, votre précédent scénario avait conclu que la transition énergétique déboucherait sur la création nette de plus de 600 000 emplois. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Les résultats de l’étude de 2011 sont en cours sur cette question. En 2006, ce chiffre avait été évalué par un organisme extérieur. Nous étions partis de l’hypothèse d’un baril de pétrole à 80 dollars sur quinze ans, en prenant également en compte les emplois détruits ou modifiés par les transformations opérées dans le secteur énergétique. Aujourd’hui, nous sommes dans une configuration différente avec un baril à 105-110 dollars. Dans ces conditions-là, ce ne sont pas 700 000 emplois qui sont concernés mais plutôt un million. Tout simplement parce que plus le coût du baril est important, plus une politique de sobriété et d’efficacité énergétique est gagnante et augmente le pouvoir d’achat. Avec les énergies renouvelables, nous serions moins fragiles face aux crises et paierions moins d’énergie fossile. Les gens feraient donc plus d’investissement ce qui participerait à l’économie et créerait des emplois indirects. Une sorte de cercle vertueux.

La crise économique représente-t-elle un frein à la mise en place de cette transition énergétique ?

(©PhilippHeinrich/Flickr/cc)

Non, au contraire. Les Allemands vont d’ailleurs sortir de la crise en partie grâce aux renouvelables et à l’efficacité énergétique, deux « trains » lancés à toute allure depuis les années 1990, renforcés depuis Fukushima. Au total, 300 à 400 000 emplois ont été créés dans le secteur des énergies renouvelables [370 000 emplois dans le secteur en 2010 selon l’Institut pour la recherche économique écologique allemand], dont 96 000 dans l’éolien. Ajoutée à cela, une très forte dynamique dans l’isolation des bâtiments ou les équipements, telle que la généralisation des petites pompes à chaleur. Il leur reste encore beaucoup à faire dans le domaine de la mobilité et du transport en terme de sobriété énergétique. Au fur et à mesure, ils inventent toutes les techniques qui manquaient, notamment sur la régulation du réseau. De notre côté, on a pris un train différent en mettant tous nos œufs dans le même panier nucléaire. Un train qui a de plus en plus de ratés, avec des coûts très importants et surtout un sérieux retard industriel qu’on ne rattrapera pas. La décision se prend maintenant pour la prochaine présidentielle.

Justement, en cette période de campagne avez-vous l’oreille des politiques ? Sont-ils prêts à entendre vos recommandations et surtout à les défendre ?
Oui, de plus en plus de gens reprennent nos idées. Évidemment, historiquement on retrouve Europe Écologie les Verts, mais aussi Corinne Lepage, Jean-Luc Mélenchon, François Bayrou, certains socialistes. Il est intéressant de voir que dans ce spectre assez large, une petite association comme la nôtre a de plus en plus d’écho. Mais nous ne sommes affiliés à aucun parti, nous jouons le rôle d’un groupe de réflexion qui met sur le terrain un certain nombre d’idées à la disposition du public et des politiques.

Un an après Fukushima, avez-vous l’impression que les Français sont prêts à accompagner ces changements et à y prendre part ?
Oui, on sent non seulement une écoute mais une très forte attente. J’ai récemment participé à un débat organisé par Libération et Marianne à Grenoble autour de la question : « peut-on vraiment sortir du nucléaire ? ». C’était un dimanche matin, 1 300 personnes se sont déplacées, la salle était pleine. Yannick Jadot  (député européen EELV), des représentants de la CGT et d’EDF, ont également participé à l’échange. On a pu parler de cette question posément, ce qui aurait été impossible il y a quelques années.
Il faut bien voir que, contrairement à nous, chez nos amis allemands, le débat a débuté il y a 20-25 ans. Désormais, il existe un consensus tel en Allemagne que presque plus personne ne remet en cause la sortie du nucléaire.

Un consensus difficile à trouver en France…
Je pense qu’il faut d’abord passer par un débat non biaisé, avec des moyens égaux des deux côtés. Il faut poser le problème avec des expertises indépendantes, qu’on puisse au moins trouver un consensus sur les chiffres. Puis faire en sorte que les Français prennent le temps de s’interroger sur ces questions, de s’informer. Il ne faut pas se réfugier derrière des slogans et aller au-delà de l’équation  « puisqu’on a autant de nucléaire on ne peut pas en sortir ». Cette volonté de faire peur, il faut la dépasser. On débattrait ensuite de façon claire et équilibrée d’un, deux, trois scénari de transition énergétique assez contrastés. Puis la représentation nationale pourrait décider de l’adoption d’une loi-cadre de transition énergétique. Un ensemble de pistes que l’on explique dans notre manifeste.

Pour aller plus loin :

  • Le site de l’association négaWatt

Retrouvez aussi le premier volet du dossier sur la sortie du nucléaire :

#1 En France, le débat explosif
#3 Une France sans nucléaire relève-t-elle de l’utopie ?
#4 Ces pays qui se détournent de l’atome

Les volets #3 (sur les arguments contre une sortie du nucléaire) et #4 (sur les transitions énergétiques entamées par d’autres pays européens) seront publiés la semaine prochaine. Rendez-vous est pris !

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