Montessori, un cas d’école

Des enfants d'une école Montessori lors d'un concert en 2010 (© stevendepolo/Flickr/CC)

Classes surchargées, profs mal formés, peu encadrés, élèves dissipés, indisciplinés et mal orientés… les poncifs sont nombreux sur le système scolaire français souvent désigné comme responsable des nombreux maux de la société. Certains, déçus par l’Education nationale ou séduits par les sirènes de l’Education Nouvelle ont choisi les pédagogies alternatives. Parmi elles, la méthode Montessori.

En France, on assiste au retour en force des écoles alternatives, issues de la mouvance appelée Education Nouvelle. Ces pédagogies, comme celle promue par les travaux de Maria Montessori, ne sont pourtant pas des lubies pour parents « bobos » puisque certaines existent depuis le début du XXe siècle.

Maria Montessori (DR)

C’est le cas de la première « Maison des enfants », mise sur pied à Rome dès 1907 en se basant sur les observations de cette pédagogue italienne également médecin, qui a d’abord travaillé auprès d’enfants déficients mentaux et a observé leur adaptation à la vie sociale. Les concepts et valeurs qui seront développés ensuite par Maria Montessori concernent tout un chacun : l’éveil sensoriel, l’expérience et l’observation sont indispensables ; chaque enfant est doté d’un rythme qui lui est propre, et de spécificités auxquelles il faut s’adapter ; il doit apprendre par lui-même plutôt que d’être soumis à un enseignement magistral dispensé par le professeur.

L’un des objectifs est aussi de donner à l’enfant les outils nécessaires à son évolution dans la société qui se construit, en le rendant indépendant de son environnement d’origine, qu’il soit social ou matériel.

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Joséphine* est éducatrice et s’occupe des 3-6 ans dans une école Montessori bilingue de la région parisienne. Elle décrit sa pratique de l’enseignement en décryptant les enjeux d’un apprentissage personnalisé et adapté.

Vous-même, comment avez-vous découvert la pédagogie de Maria Montessori, et pourquoi avoir rejoint une école de ce type ?

Je voulais depuis toujours travailler avec les enfants. Je me suis d’abord engagée dans des études de langue, dans l’optique de faire ensuite l’IUFM [l’Institut universitaire de formation des maîtres, NDLR].  Mais cela ne me satisfaisait pas tout à fait, car je n’étais pas très contente de mon propre parcours scolaire. Ce qui m’a beaucoup manqué, c’est une vraie relation individuelle avec l’enseignant.
Or, un membre de ma famille a fréquenté une école Montessori. En me renseignant sur les fondements de cette pédagogie, je me suis aperçue que c’était cette approche-là de l’enseignement et de l’enfant qui me plaisait. J’ai donc postulé pour la formation Montessori en France (AMF) qui dure une année, puis j’ai rejoint une école dans laquelle j’enseigne toujours.

Selon vous, quelles sont les différences essentielles entre l’enseignement « montessorien » et celui dispensé par l’Education nationale ?

Dès la formation que nous recevons, on nous recentre sur l’humain, sur l’enfant, sur ce qu’il est fondamentalement, avant même sa conception. D’ailleurs, notre titre exact, en tant qu’enseignant, est « éducateur », et non « instituteur » comme dans l’enseignement classique.
Maria Montessori expliquait qu’on ne forme pas des enfants pour le monde d’aujourd’hui mais pour celui de  demain, que personne ne connaît et dans lequel ils devront se débrouiller. C’est un concept qui m’a beaucoup marquée : il est important de leur donner les clés de ce monde inconnu.

Ce qui me semble poser problème dans le système classique, c’est que la plupart des décisions sont prises en fonction d’une vision adulte. Cela revient à répondre à la question « qu’est-ce qui arrange le plus l’adulte ? », et non  « qu’est-ce qui convient vraiment à l’enfant ? ». Le rythme biologique d’un enfant n’est pas le même que celui d’un adulte. Or, dans le système scolaire, l’élève change par exemple toutes les heures ou toutes les deux heures de matière. Mais est-ce que l’attention est possible aussi longtemps ? Est-ce que le hachage des activités par tranches est tenable pour les enfants ? La question s’est-elle seulement posée ?

Maria Montessori a créé un matériel dédié à l’apprentissage des enfants et qui correspond à des objectifs précis…

Nous travaillons sur quatre aires d’apprentissage : la vie pratique, le sensoriel, le langage et les mathématiques. Pour chacune existent des activités dédiées s’appuyant sur des objets, souvent inspirés du quotidien. La méthode a été créée après un long cheminement et s’inspire des travaux de plusieurs scientifiques. Maria Montessori a aussi procédé à des observations pratiques auprès d’enfants, qui lui ont permis de dégager des grands axes : Comment apprennent-ils ? Quel plaisir y prennent-ils ? En faisant quoi ? Que recherchent-ils ? Elle s’est par exemple aperçue que lorsqu’on apprend aux enfants à être propres, à se laver, ils recommencent le lavage des mains parfois indéfiniment. Parce que répéter une activité, aussi longtemps que nécessaire, c’est pour eux un vrai plaisir. Tout son matériel est donc basé sur le principe selon lequel chaque activité peut être répétée à l’infini, en toute autonomie, par l’enfant.

Ces activités visent un but direct et indirect. « Apprendre à verser » permet de savoir le faire sans renverser, mais aussi d’ordonner ses mouvements, de préparer le poignet, en l’assouplissant, aux activités d’écriture ou de dessin, de nettoyer après avoir renversé donc d’être responsable et autonome…

Un cursus à l’école Montessori s’adapte au rythme de l’enfant. Concrètement, comment cela se passe-t-il ?

Nous fonctionnons selon des cycles scolaires de trois années (3 à 6 ans, 6 à 9 ans, 9 à 12 ans).
L’école dans laquelle j’enseigne étant bilingue, les enfants qui suivent la section anglophone ont leurs apprentissages fondamentaux en anglais le matin et, l’après-midi, apprennent leur seconde langue, donc le français, en petits groupes en ateliers de langage, avec des comptines, etc.

L’objectif est de faire acquérir à l’enfant une grande autonomie. Après l’accueil du matin, ils sont libres de s’adonner à l’activité de leur choix, seul ou en groupe. Ils ne font pas tous la même chose au même moment. La seule règle est de pratiquer une activité qui a déjà été « montrée » par l’éducateur. De notre côté, nous proposons aux enfants des ateliers qui correspondent à leur évolution propre, leurs aptitudes et les objectifs à atteindre. L’enseignant passe d’enfant en enfant, pour montrer, observer, expliquer,… et consacre du temps à chacun d’entre eux, individuellement. Il y a une grande interaction entre les enfants tout au long de la journée, les plus grands du cycle aidant les plus jeunes, régulant les situations,…

Cette organisation est-elle tenable si les enfants ont la liberté d’aller et venir ?

Notre méthode fonctionne sur l’observation et la communication. Nous encourageons les enfants à se parler – en chuchotant – à s’observer mutuellement. Certes, l’autonomie est longue à acquérir, et certains ne savent pas quoi faire au début. C’est aussi pour cette raison que les cycles sont longs. Pour donner de l’autonomie à l’enfant, nous pensons qu’il ne faut pas entièrement se dédier à lui ; si on est toujours derrière, il ne l’acquiert pas seul. Bien sûr, ils ne sont pas livrés à eux-mêmes : si nous observons qu’un enfant change d’activité toutes les dix minutes, on va essayer de trouver avec lui comment le poser… Un autre peut passer sa journée, pendant des semaines, à enfiler des perles. Est-il seul, à l’écart des autres pour faire un joli collier ? Ou reste-t-il à côté de ses copains, les perles étant une excuse pour être dans une activité sociale ? Dans ce cas, quelque chose ne va pas, il est en manque d’un but précis. On va l’amener vers autre chose, progressivement, sans le priver de son envie de perles.

L'art délicat du lavage des mains, dans une école Montessori indienne, l'Akshara School (© Nagarjun/Flickr/CC)

Comment assurer le calme et de bonnes conditions d’apprentissage tout en gardant cette liberté d’action pour chaque enfant ?

En  matière de discipline, la première chose, c’est la responsabilisation. Un enfant excité, en train de se rouler par terre – parce qu’il ne faut pas croire que ça n’arrive pas dans une école Montessori ! – on peut l’ignorer un temps, mais si cela dure, on réagit. Lui demander de nettoyer une table très sale afin de nous aider peut suffire à le calmer, s’il avait seulement besoin de s’adonner à une activité énergique. Ou alors lui confier un objet fragile à apporter à un collègue, ce qui revient à lui accorder de la confiance et de la responsabilité, peut s’avérer efficace. Nous sommes capables d’analyser leurs comportements car nous les connaissons. Tel enfant dont la mère est en voyage a peut-être simplement besoin d’attention et de présence …

On apprend aussi les règles du savoir-vivre par des ateliers. « Comment se déplace-t-on dans l’école ? », « Apprendre à fermer une porte », « Apprendre à déplacer une chaise ». L’enfant a besoin de prendre conscience des choses. Ils savent tous que c’est interdit de courir dans l’école. Ils le font tous à un moment ou à un autre. Pourquoi ? Ils ont oublié ? Ils tentent de transgresser ? La transgression c’est bien, on a besoin de le faire …

Et lorsqu’il faut « sévir », que privilégiez-vous ?

La sanction est toujours la même, mais à des degrés différents. C’est l’exclusion du groupe. Cela peut varier entre aller au coin, sortir de la classe, aller observer dans une autre classe, et même être exclu physiquement de l’école, de l’autre côté de la porte, pendant quelques minutes, en notre présence. Ultime sanction, cela signifie : « ce comportement n’est pas acceptable, il n’est pas sociable, tu ne peux pas rester parmi nous avec cette attitude ». Puis ensuite on explique, on discute avec lui et on le réintègre.

Comment les élèves sont-ils évalués ?

Tout au long de l’année, nous avons un recueil d’observations sur chaque enfant, axé sur son évolution, dans une perspective dynamique.
Et nous avons nos « normes », nos « objectifs », comme dans le cursus classique, qui doivent être atteints à la fin de chaque cycle. A 6 ans, l’enfant doit savoir lire des petits livres, écrire assez bien, c’est-à-dire composer des mots, composer les grands nombres, avoir une conception et une approche de l’addition et de la multiplication,… Il existe dans l’enfance des moments-clés, des périodes plus sensibles à telle ou telle chose (le langage, les rapports sociaux). Il faut parfois les déclencher en respectant au mieux le rythme de chacun.

L’enseignement Montessori s’arrête à 12 ans, en France. Comment se passe l’intégration au collège ?

Comme tous les enfants issus d’écoles hors-contrat, ils sont obligés de passer un test avant de revenir dans le cursus de l’Education nationale. Depuis cinq ans que j’enseigne, tous les enfants que j’ai vus l’ont réussi avec plus de 15 sur 20. Selon des études américaines, les élèves Montessori sont de bons élèves mais sont surtout capables de s’adapter, puisqu’on les prépare depuis tous petits au monde de demain, un monde qu’ils ne connaissent pas. Ils sont déjà autonomes, curieux, savent se gérer. Dans les cycles de 6 à 12 ans, on leur apprend à faire des recherches seuls, ils pourront donc facilement s’habituer au collège.

Maria Montessori a expérimenté sa méthode dans des quartiers très populaires, voire démunis. Elle visait la mixité sociale par l’enseignement. Aujourd’hui, ces écoles privées sont payantes car elles ne reçoivent aucune subvention. N’est-ce pas paradoxal ?

Je pense que tout Montessorien a un pincement au cœur de ne pas pouvoir mettre cette pédagogie à la portée de tous, car évidemment, il y a un certain écrémage par l’argent. Certaines familles, une minorité, font d’énormes sacrifices et sont issues d’un milieu très modeste. L’école, dans ses choix de coût pour chaque enfant, fait donc en sorte de pouvoir chaque année assumer seule la charge financière de la scolarité de deux enfants, ce qui permet de s’arranger sur certaines dépenses.
Il est vrai qu’il y a un vrai problème de mixité sociale, mais, dans mon cas, le fait d’être dans une école bilingue attire beaucoup d’expatriés, ce qui permet déjà la mixité culturelle.
Dans les écoles Montessori en Inde, il y a une centaine d’élèves pour deux enseignants, l’école ne coûte rien aux parents. Bien entendu, les coûts sont moindres là-bas, mais ils y arrivent…

* le prénom a été modifié

6 réflexions sur “Montessori, un cas d’école

  1. Zola dit :

    Bonjour,
    Un article agréable à lire, plein d’espoir.
    Je suis enseignante dans la fonction publique, je souhaite m’inscrire pour une formation « éducatrice 3 à 6 ans » à l’institut international de Maria Montessori.
    j’hésite vraiment à sauter le pas, j’aimerais avoir des témoignages de personnes qui ont réussi dans cette voie, leur évolution …
    Merci

    • Habchi dit :

      Bonjour,

      On porte le même prénom… Zola
      Je suis dans la même situation, je souhaite me lancer dans cette formation mais le coût me freine un peu…
      j’aimerais avoir des témoignages…. merci

    • Emylye dit :

      Bonjour,
      As-tu effectué la formation d’éducatrice AMI 3/6 ans ? J’aimerais avoir des retours d’expériences car je souhaite la suivre. Merci par avance. Au plaisir d’avoir de vos nouvelles.

  2. Bigot Gaëlle dit :

    Je suis aussi educ Montessori dans une petite école en région parisienne… Et merci pour cet article .
    Ce qui nous porte bien au delà du refus du système scolaire dit traditionnel,c’est l’espoir de faire évoluer les choses .

    Mettre l’enfant au centre de l’école ,le rendre acteur et non spectateur du monde qui l’entoure .
    Peut être est ce utopiste ….?mais ça nous donne envie en tous cas d’essayer de donner le meilleur de nous chaque jour.

    Le matériel est nécessaire mais au service de l’épanouissement de l’enfant ,et parfois certains dans le petit monde Montessori l’oublient.
    L’enfant en priorité ,c’est lui qui nous importe avant tout ….

    Vivement que la France reconnaisse enfin les pédagogies alternatives comme un véritable apport au système scolaire .

  3. Barbier J-Paul dit :

    Cela faisait longtemps que je connaissais l’école Montessori pour sa bonne réputation. J’ai apprécié de lire ce témoignage sur la pédagogie mise en pratique dans ces établissements. J’aimerais vraiment assister à ces classes. Je suis musicien -intervenant et je retrouve dans ce témoignage de nombreux éléments qui sont au centre de mes préoccupations.
    L’école alternative j’y crois aussi.

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